A cause de Jésus et de l’Evangile

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34ème dimanche du Temps Ordinaire : Commentaires de l’Evangile selon St-Matthieu

Tout le bien que vous avez fait à un de ces petits, qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait… Tout le bien que vous avez négligé de faire à un de ces petits, c’est à moi que vous ne l’avez pas fait.

Mon Seigneur Jésus, vous me voyez en tous les instants de votre vie mortelle… Vous me voyez pendant que vous fuyez vers l’Egypte, dans les bras de vos saints Parents ; vous me voyez alors tel que je suis en cet instant : je me mets à vos pieds, ô mon Dieu, je vous supplie de me combler de grâces, afin que je passe et cet instant et ce jour et tous les instants de ma vie de manière à consoler le plus possible, le plus qu’il m’est possible, votre Cœur… C’est tout ce que vous demandez pour moi… Mais je vous le demande aussi pour tous les hommes… Pour eux et pour moi en vue de Vous, en vue de Vous seul… Tout pour Vous seul, mon Bien-Aimé ! Tout pour Vous seul, mon Tout ! Tout pour Vous seul, mon Créateur, mon Sauveur, mon Tout, mon Dieu !..
Daignez, puisque tout en marchant près de la Sainte Vierge et de Saint Joseph et en vous regardant dans leurs bras, vous voulez que je médite sur ce passage du Saint Evangile, me l’expliquer et m’en faire penser ce que vous voulez que j’en pense… Daignez, ô très doux enfant Jésus, diriger mon cœur, mon esprit et ma main… En quoi paraît votre Amour dans ce passage ?..
D’abord, vous nous donnez un moyen extrêmement facile de nous sanctifier : faire du bien au prochain… Puis vous rendez cet acte de faire du bien au prochain très saint, très doux et très facile : très saint, puisqu’il prend la forme d’un acte adressé à Vous, la Sainteté infinie, adressé non à un homme, mais au Dieu Jésus ; très doux parce qu’il est très doux de faire du bien, non à tel homme, peut-être pécheur, peut-être répugnant par les défauts de son âme, de son cœur, de son esprit ou de son corps, mais à vous, notre Bien-aimé, tout aimable, tout parfait, tout bon et tout beau, à vous tout délices et tout suavité ; très facile, car s’il est difficile de faire parfois les sacrifices que demande la charité pour un inconnu, un pécheur, un homme en qui notre peu de foi et nos yeux obscurcis ne voient que des laideurs (alors qu’il faut voir en lui un frère et l’image de Dieu), tout sacrifice est facile et se fait comme de soi, le cœur va au-devant, vole au-devant du sacrifice, quand c’est non pour un homme qu’il se présente à faire, mais pour vous, ô Bien-aimé et tout aimable Jésus !..
Puis vous regardez comme fait à vous-même tout le bienfait à un homme, et vous regardez, comme négligence, refus, dureté envers vous, toute négligence, dureté, refus envers un homme, vous identifiant ainsi en quelque sorte avec ces pauvres hommes si misérables, et les appelant vos frères. Quel amour faut-il, mon Dieu, pour nous donner à tous ce doux nom de frères et déclarer que vous êtes tellement notre frère à tous, que, quelques hommages qu’on vous rende à vous, quelque amour qu’on vous témoigne à vous, vous ne les comptez pour rien et ne les acceptez pas, si l’on ne traite pas vos frères avec tout l’amour et les égards que mérite ce rang… On aura beau vous honorer vous, si on n’est pas pour vos frères ce qu’on doit, vous regardez comme fait contre vous-même toute négligence, tout manque de bonté ou d’égards commis envers eux… Et si l’on pèche contre vous, vous serez rendu miséricordieux par le bien qu’on fera à vos « frères », car vous regardez comme fait à vous-même ce bien et si on vous en fait beaucoup, si on vous comble de tendresse, d’égards, et de respects en leur personne, vous pardonnez facilement les négligences dont on se sera rendu coupable dans votre service direct : cela fera un grand contrepoids et votre Cœur sera porté, incliné à l’indulgence… Quelle bonté, quel amour pour les hommes, mon Dieu, de donner cette valeur au bien qu’on leur fait, d’en faire tellement vos frères, non seulement en paroles, mais en pratique. Que vous êtes bon ! Comme dit Saint Augustin, non seulement vous donnez à l’homme ce que vous avez, Votre Père Céleste, Votre Mère la Sainte Vierge, votre grâce, vos mérites, vos exemples et vos paroles, votre temps et votre fatigue, votre âme et votre corps dans le Saint Sacrement, votre Ciel ; mais encore vous vous regardez comme ne faisant qu’un avec lui, prenant comme fait à vous-même tout bien et tout mal qu’on fait au moindre d’entre eux !
Merci, mon Seigneur Jésus, de m’avoir donné ces explications : daignez maintenant me dire ce qu’il faut faire pour pratiquer l’enseignement de charité que vous me donnez ici. Ce passage m’a toujours semblé si grave ! Il me semble qu’il suffit à lui seul pour modifier toute ma vie… Dites-moi, mon Dieu, ce que vous voulez de moi… Faire aux hommes, à tous les hommes d’abord, puis à ceux dont Dieu me charge plus spécialement, en les mettant plus près de moi, en les unissant à moi par des liens spéciaux de sang, de reconnaissance, d’affection, de conformité d’âme, et enfin à moi-même, de qui je suis chargé plus spécialement qu’aucun autre, tout le bien que je ferais à Notre Seigneur, si au lieu de tous ces êtres humains, c’étaient autant de Jésus qui m’entouraient… Il ne faut pas faire à tel homme tout le bien que tu lui ferais si d’une part c’était moi Jésus qui étais à sa place, mais si de l’autre tout le reste du genre humain restait de pauvres hommes : non, car ce n’est pas te mettre dans la vérité, et si les prémisses sont fausses, la conclusion est absurde… En effet, que suivrait-il de là ? C’est que tu devrais donner à cet homme unique tout ce que tu as, et toi-même en outre, pour le servir comme valet toute ta vie ; tu ne me dois pas moins, et tu devrais faire cela envers le premier être humain que tu rencontrerais dans la rue et le considérer comme un Jésus, ce qui est vrai, et si tu omettais de considérer en même temps tous les autres hommes et toi-même comme des Jésus, considération nécessaire pour être entièrement dans la vérité, et dont l’omission constitue une énorme erreur et te jette dans le faux et dans des absurdités. Et ayant établi cela, ayant ainsi transformé le monde en ne le voyant plus des yeux de la chair, mais des yeux de la foi, en n’y voyant plus des hommes mais des Jésus, dont tu es l’un… agis en tout comme j’aurais agi, comme j’agirais, comme j’ai agi en examinant dans l’Evangile ma manière de faire et mes paroles ; imite-moi en tout dans ta conduite avec les hommes, puisque je t’ai fait un Jésus, sois un Jésus, parle, agis en Jésus… Imite-moi en tout… Que ce ne soit plus toi qui vives, mais moi qui vive en toi… Que mon règne arrive en toi… Que ma grâce seule, mon Esprit seul, agissent en toi… Vide-toi de toi et laisse-moi agir seul… Ne te regarde en rien, aie sans cesse les yeux fixés sur moi ; dis-toi sans cesse : Jésus ferait-il ainsi ? Et fais comme ferait, comme a fait Jésus : sois un Jésus puisque je suis en toi… Sois un Jésus et toi et tous les hommes, vous êtes des Jésus en mon Cœur et par mon cœur [1].


[1M/158, sur Mt 25,31-46, en C. DE FOUCAULD, La bonté de Dieu. Méditations sur les Saints Évangiles (1), Nouvelle Cité, Montrouge 1996, 30-34.